Johannes LANDIS, « Antoine Vitez répète Lucrèce Borgia : genèse de la scène 1 de l’acte III ». Colloque Parcours de génétique théâtrale : de l’atelier d’écriture à la scène, Université de Lisbonne, Université d’Algarve, 10 décembre 2009. Responsable : Centre d’Études théâtrales de l’Université de Lisbonne. Actes à paraître, 10 p.

 

Durant les répétitions de Lucrèce Borgia dirigées par Antoine Vitez en mai-juin 1986, la scène 1 de l’acte III est celle qui connaît la genèse la plus chaotique. Pourquoi et comment ce passage du drame hugolien fut-il particulièrement repris et modifié par Vitez et ses comédiens avant de parvenir à un résultat stable ?

Peu enclin à diriger les scènes de foule, Vitez remplace les courtisanes qui doivent séduire les jeunes hommes par de grands mannequins, engageant un processus onirique de métaphorisation : les femmes apparaissent comme les marionnettes du désir masculin. Mais l’écart avec le reste du spectacle est trop grand. Vitez supprime les grandes poupées et leur substitue des robes. Les jeunes seigneurs ont donc pillé la garde-robe de la Negroni : certains tiennent les robes comme  des êtres vivants, d’autres se travestissent. La fête devient sinistre. Vitez imagine que, de façon métonymique, ces robes sont la trace d’un viol antérieur. Mais l’actrice jouant la Negroni, malade, doit abandonner le spectacle. On la remplace. Vitez, pour des raisons pratiques, souhaite que le personnage ne paraisse pas avant sa première réplique, lorsque la scène est déjà bien amorcée. De même les seigneurs entrent en scène pour leurs répliques et repartent aussitôt. Conséquences dramaturgiques : la fête n’est plus sur scène mais en coulisses ; la métonymie n’est plus temporelle (les robes signalaient qu’un viol a eu lieu) mais spatiale (la fête se déroule à côté). Quelqu’un fait remarquer que le thème du vin est négligé. On dispose alors un plateau avec des coupes à l’avant-scène. Les personnages viennent y boire tour à tour comme on s’abreuve à une source mortifère. Le poison et le thème de la mort posent alors leur ombre sur cet extrait et lui confèrent toute sa dimension.

Si on examine le chemin qu’a emprunté la mise en scène pour ce court extrait de la pièce, la création est passée de la métaphore à la métonymie, de la condensation au déplacement, d’un travail sur la fable à un travail sur les thèmes.