Johannes LANDIS, « Drame de boulevard » in MONTANDON Alain, NEIVA Saulo, Dictionnaire raisonné de la caducité des genres littéraires, Genève, Droz, à paraître, 13 p.

 

Un certain nombre d’auteurs de théâtre français situés entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle placent les historiens de la littérature dans une position délicate. En effet, différents manuels affirment que Georges de Porto-Riche a écrit un « théâtre d’amour », Henry Becque un théâtre de la « satire sociale », François de Curel un « théâtre philosophique » et Henry Bernstein un « théâtre brutaliste ». Pourtant tous ces textes, donnés comme hétérogènes, frappent plus par leurs ressemblances que par leurs singularités. C’est pourquoi, rétrospectivement, il est aujourd’hui possible de restituer la cohérence de ce qui apparaît comme un genre dramatique non théorisé. On propose de l’appeler le « drame de boulevard ».

Le drame de boulevard est joué sur la scène parisienne entre 1882 et 1955 (dates de la création des Corbeaux de Becque et de la dernière reprise d’Espoir de Bernstein), dans les théâtres privés qui gravitent dans l’orbe du boulevard du temple. Il possède une sociologie bourgeoise et utilise le code langagier délivré par l’Instruction Publique : un français littéraire classique écrit. S’appuyant sur les structures du drame bourgeois, de la « pièce bien faite » et du mélodrame, le drame de boulevard n’hésite à traiter aucun grand sujet et en montre les répercussions sur la sphère privée. Dérivé de l’esthétique réaliste, il vise à produire sur le spectateur des sensations fortes, en jetant des personnages ordinaires dans des situations extrêmes.

On peut distinguer plusieurs périodes qui mettent en place des éléments déterminants pour le genre : collusion du théâtre des boulevards et du drame bourgeois (1760-1799) ; primat de l’action sur scène avec l’éclosion du mélodrame et du vaudeville (1799-1832) ; constitution d’un drame neuf donné sur les boulevards (1832-1862) ; traversée du désert avec le triomphe du vaudeville et de l’opérette (1862-1882).

Quant au genre en lui-même, il se laisse diviser en plusieurs sous-catégories : drame de boulevard amoureux, psychologique, mélodramatique, philosophique, réaliste, politique.

Le genre s’éteint progressivement entre 1945 et 1955, en raison de plusieurs phénomènes concordants :

La Deuxième Guerre mondiale ouvre l’horizon théâtral à une échelle qui excède le simple cadre domestique.

Le mouvement artistique et politique qui conduit à la fondation du Théâtre National Populaire en 1951 prône un théâtre débarrassé de l’emprise bourgeoise, donc du socle idéologique du drame de boulevard.

Les sujets sérieux sont accaparés par les classiques montés au TNP — classiques que le public redécouvre — et par les pièces philosophiques de Sartre ou Camus. En conséquence, le Boulevard se replie exclusivement sur la comédie légère.

Aujourd’hui, seules quelques aventures individuelles, telle celle de Jean-Marie Besset, paraissent s’inspirer du drame de boulevard.